George-Olivier Châteaureynaud, L’Autre Rive

Paris, Zulma, 2017, 749 p.

Un lieu : Ecorcheville, ville dressée au bord du fleuve Styx. De l’autre côté ? Les Enfers, évidemment ! Ecorcheville, ville des extrêmes. Ecorcheville, où l’air est chargé des effluves lourdes du Styx. Ville où la pluie peut être visqueuse, acide, mais aussi salamandres, poissons, insectes. Seule ville où l’on connaît encore l’esclavagisme, et où tout le monde trouve ça à la fois complètement normal et absolument aberrant face au reste du monde ayant aboli ceci depuis des siècles. Ville moderne, où l’on peut se suicider dans des machines fonctionnant comme des photomatons pour une somme de dix euros. Ville antique, où trois riches familles se disputent le pouvoir.

Un personnage principal, né dans cette ville des extrêmes: Benoît Brisé, 17 ans, recherche à recoller les morceaux de sa filiation à travers les souvenirs des autres. Benoît, adopté très jeune par Louise, une espèce de gentille folle, ancienne chirurgienne mésusant des règles d’hygiène et ayant recyclé ses talents dans la naturalisation. Le corps de son premier fils, empaillé, trône notamment dans une vitrine. Les amies de sa mère, surnommées par Benoît les Vieilles Toupies, passent leur temps dans leur villa à caqueter sur le passé. L’une est une ancienne prostituée lubrique, l’autre riche comme Crésus, elles permettent parfois à Benoît de voir plus clair dans ses origines.

Issu d’un milieu assez pauvre, il gravite pourtant autour de deux fils des puissantes familles de la ville : Cambouis et Onagre. L’un passionné de mécanique, l’autre casse-cou à souhait, défonçant les voitures qu’il a volées et maquillées au cours de rodéos nocturnes – scandales toujours étouffés. Tous trois sont à plein temps à l’école buissonnière. Le quatrième membre de leur bande ? F.d.P., aussi appelée Fille-de-Personne. Benoît en est follement amoureux, son premier amour, mais elle, franchement, elle s’en fiche. Pensionnaire de l’orphelinat Les Petits Oiseaux et sœur du plus dangereux futur criminel d’Ecorcheville : Krux.

L’Autre Rive est le récit de la vie de Benoît. La narration se développe à travers ses pensées normales d’adolescent en découvrir de son corps, mais aussi à travers ses doutes de fils abandonné par une mère mondialement célèbre. Il s’agira de ses préoccupations sur son avenir espéré de joueur de lyre électrique professionnel, mais aussi de ses réflexions sur la ville qui l’a vu naître et sur les autres villes dont il ne croit presque pas à l’existence.

« Avec un bruit sec, un premier grêlon vivant s’abattit aux pieds de Benoît. Il se pencha pour mieux voir. Au centre d’une étoile de sang irrégulière, il distingua le corps disloqué d’une minuscule salamandre. Aïe aïe aïe ! Les averses de salamandres, c’était ce qu’il y avait de pire avec les pluies de crapauds-buffles, heureusement très rares. En éclatant, les jolies petites bêtes noires tachées de jaune répandaient, mêlée à leur sang, l’humeur corrosive sécrétée par leur épiderme ; ça vous brûlait la peau, ça attaquait les étoffes, c’était une malédiction ! » (123)

Le temps du récit est plutôt court, George-Olivier Châteaureynaud décrivant notamment un jour entier de Benoît en 300 pages, ce qui peut donner un rythme plutôt lent à cette première partie, mais qui sera gorgée d’éléments nous permettant de saisir en partie l’essence de la ville. Le rythme s’accélère cependant dès le milieu du livre. Dès lors, tout s’enchaînera de plus en plus rapidement, avec des ellipses de plus en plus longues dès le troisième quart environ.

Parsemé de références à l’Antiquité (à travers les mœurs et des noms propres notamment), le texte de Châteaureynaud nous décrit avec un humour caustique un microcosme où l’éthique est viciée, tout comme l’air qu’on y respire. Son style est fluide, mais nous brûle la peau et nous fait parfois rire jaune. C’est une plume originale, parfois déconcertante qui nous raconte cette ville; il semble apprécier la construction de néologismes délicieux (comme l’insulte tête-de-mort, qui semble assez grave), nous permettant d’apprécier toute l’originalité de cet espace différent de celui que l’on connaît. Les niveaux de langues sont complètement mélangés ; on peut en effet facilement trouver le mot de langage familier torgnole côtoyant l’archaïsme rhingrave (c’est un vêtement !).

Comme une chambre de merveilles, il mélange des éléments des plus hétéroclites : de la référence biblique comme la pluie de sauterelles, en passant par l’obole grecque destinée au passeur qui permet d’accéder au monde des morts, jusqu’à la voiture de courses issue de la meilleure technologie actuelle. Les créatures mythologiques sont chassées, comme ce satyre, empaillées, ou encore comme cet énorme centaure. Un monde qui semble à la fois accepter et rejeter sa magie, un monde qui se veut moderne et antique, un monde où les paradoxes s’affrontent en permanence.

Une réflexion sur « George-Olivier Châteaureynaud, L’Autre Rive »

  1. Ta chronique me donne très envie de découvrir l’univers d’Ecorcheville! Il m’a l’air de réunir beaucoup d’éléments insolites…prochain achat programmé,même si ma pal est déjà bien fournie!😊

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